A. BOUSTA


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Textes    

 

 

Mon conjoint, mon camarade

 

Longtemps je me suis demandé s'il fallait te rendre hommage tout haut : non pas que tu ne le méritais pas mais surtout parce que tu as toujours été au-dessus de ces choses...Mais moi, je ne peux pas te dire un dernier adieu sans le faire. Je ne le fais pas seulement au père de mes enfants, ni seulement au conjoint, mais aussi au compagnon et camarade.

Ingénieur à 20 ans, directeur des barrages du Sud marocain à 23 ans, tu pouvais te contenter de cette situation aisée et confortable. Non, tu as tout quitté sans hésitation pour un combat acharné contre l'injustice, pour le droit, la liberté, la démocratie et la sauvegarde de la dignité du peuple marocain et de tous les peuples. Ce combat a été dur.

Mille fois il aurait été légitime de l'abandonner pour te consacrer à ta vie personnelle et professionnelle et mille fois tu as continué ta route sans hésitation. Non pas pour avoir un pouvoir, ni un poste quelconque : tu n'étais pas dans le paraître, toi. Certes, certains ne l'auront pas compris.

Intègre, tu as mené cette lutte sans jamais, pendant près de trente ans que nous nous connaissons, déroger à tes principes fondamentaux pour satisfaire tes préoccupations personnelles.

Depuis juillet 1996, tu as mené un autre type de combat : celui contre la maladie. La force et les ressources que tu as trouvées pour perdurer autant malgré cette maladie déjà avancée, restera pour moi de l'ordre du mythe.

Tu as continué ta lutte politique, l'expression de tes opinions, alors que tu combattais la maladie.

Si j'ai été une militante à part entière pendant des années, je peux te dire qu'à ce moment de la maladie, mon seul souci était de te soutenir et de faire tout mon possible pour t'offrir toutes les conditions nécessaires pour continuer ta bataille politique. Je l'ai fait en tant qu'épouse mais aussi  en tant que camarade. Tes capacités d'écriture, la justesse de tes analyses, la dignité de ton comportement méritaient cela et bien plus. Etais-je à la hauteur ? Ce que je sais c'est que j'ai fait les choses comme je les ressentais, sans calcul...

Ton combat contre la maladie se conjuguait avec ta lutte pour la liberté, la justice et l'état de droit au Maroc. Même pendant la dernière semaine de ta vie, tu corrigeais les épreuves de tes écrits qui ont paru ce 16 septembre.

Mais d'où te venaient toute cette ressource, cette maîtrise de soi ? C'est je pense dans la confiance que tu avais dans tes convictions. Tu avais en outre la conscience pour toi : c'est cela qui t'a gardé jusqu'au bout, debout face à l'adversité et à la maladie.

Comme tu le disais : "Il y a des hommes que l'on peut détruire mais que l'on ne peut mettre à genoux."

Oui, ta vie entière était un combat et tes deux enfants l'ont très bien ressenti. Ils voudraient te dire que pour eux, comme pour tous, tout ce que tu as créé et laissé dans ton passage reste à jamais immortel. Et qu'ils ne peuvent pas te dire complètement adieu car tu restes à jamais dans leur tête, dans leur cœur, et dans leurs tripes.

 

Hayat Bousta *
le 24 septembre 1998 .

 


* C'est en septembre 1969, alors qu'il venait d'arriver à Grenoble, que j'ai fait la connaissance de Abdelghani.
J'étais, depuis un an, militante à l'U.N.F.P. En plus de relations affectives, l'amitié, la camaraderie et la fraternité nous ont rapprochés.
Ce n'est qu'en février 1973, alors que nous étions rentrés dans notre pays, après nos études à Grenoble, que nous nous sommes mariés. Moins de deux mois après, nous allions nous exiler.
Pendant toutes ces années de clandestinité et d'exil, nous étions l'un pour l'autre époux, épouse, amis, camarades, frère, sœur...enfin un couple que la présence de nos deux enfants consolidaient. Comment s'explique ce type de relations, cette complicité ? je répondrais en parodiant Montaigne : "  
parce que c'était lui, parce que c'était moi. ”