DROITS PLURIELS


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DROITS PLURIELS - N° 10 - Décembre 1998

SUBSISTANCE DES BAGNES MOUROIRS
AU MAROC

TEMOIGNAGES DES RESCAPES

Regroupés au sein d’une coordination, les anciens disparus lancent un appel pour que toute la vérité soit faite sur le sort de tous les disparus. Ils contestent et dénoncent les listes des morts et disparus publiées par le Conseil Consultatif des droits de l’homme.
Celui-ci n’a pas cru nécessaire de prendre en compte leurs témoignages, ceux des familles ni le contenu du rapport d’Amnesty International en date du 31 Octobre 1998.

La coordination souligne l’absence, dans les listes du Conseil Consultatif de :
- 448 citoyens, « enlevés dans des lieux connus et par des personnes identifiées »et dont les familles attendent toujours de connaître le sort .
- 57 personnes décédées. D’après les disparus « les décès ont eu lieu alors que (nous) étions nous-mêmes témoins de leur calvaire dans les bagnes de Laâyoun et de Kalaât Lamgouna » :

Ahmed Mohamed Mustapha arrêté à Marrakech en 1976 à l’âge de 26 ans, a été reconnu parmi les personnes décédées. Il « était en vie jusqu’en 1991, date de notre libération. »

Plusieurs autres personnes décédées en détention n’ont pas été reconnues par le Conseil Consultatif « alors que nous étions témoins de leurs morts, comme c’est le cas de  :

Elbâamrani Mohammed hen Abdellah, originaire de Oujda ; il était parmi le groupe Bnou Hachem dans le mouroir d’Agdaz avant de nous rejoindre. Nous sommes témoins de sa mort.

ALIOUI Hamid remis à la police par les autorités tunisiennes étaient également parmi nous jusqu’en 1991. »

Madame Fatima AHERFOU était parmi un groupe de femmes incarcérées à Agdz. Elle est décédée suite aux conditions de détention.

« Deux autres personnes dont la coordination donne un signalement précis étaient nos camarades de détention depuis plus de 16 ans. »

 

Le journal Attarik du 14-11-98 a publié des témoignages de certains rescapés que nous traduisons :

« J'étais avec un groupe de 27O personnes à Kalaât Lamgouna ; un autre groupe, venu de Laâyoun, nous a rejoints. Nous étions 377 dont 69 femmes. Plusieurs enfants et des personnes âgées étaient parmi nous. Après 16 ans de détention, 32O personnes étaient libérées, 57 autres ont trouvé la mort. »

« Nous avons traversé un calvaire dépassant toute imagination. Quand je pense à ces moments, je m’étonne d’avoir supporté cela. Nous avions des séquelles psychologiques graves, des maladies qui ont emporté 13 personnes de notre groupe ».

« C’est un drame ; la torture était notre pain quotidien. Chacun de nous était encadré par dix soldats. Avec ou sans raison, on nous soumettait à des tortures systématiques... Ce qui est aussi insupportable, ce sont les assiettes de féculents que l’on nous servait après que des chiens les aient entamées... Evanouis sous la torture, on nous « offrait » un morceau de tissus dans lequel on enveloppe habituellement les morts. »

« Après notre libération, plusieurs d’entre nous n’ont pas retrouvé leur femme et leurs enfants...j’ai passé 4 ans avec un bandeau sur les yeux et condamné au mutisme ; pendant 2 ans j’avais les mains menottées derrière le dos. C’était dans la caserne de la 4ième unité d’intervention rapide à Laâyoun.. J’ai failli devenir fou surtout quand on entendait des femmes crier car elles étaient attaquées par des chiens spécialement entraînés »

« Les murs des geôles mouroirs portent les noms de ceux qui y sont passés : celui du groupe Ibnou Hachem, Fatima AHERFOU, des membres de l’organisation Illa Al Amam.. Des groupes et des organisations ayant des opinions différentes mais qui sont face à une même guerre d’anéantissement »

 

« ...si le gouvernement voulait réellement en finir avec cette question, il aurait dû dialoguer avec nous ; il aurait dû résoudre le problème dans le cadre d’une solution globale de la question des disparus. Il est impossible de clore ce dossier sans juger les responsables de ces crimes ».