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Lannée 1999
sera, en France, celle du Maroc.
De quel Maroc ?
La liste est longue de toutes les exactions
commises depuis lindépendance.
Les luttes et sacrifices ont, certes, permis certains acquis, mais la nature même du
régime reste la même et ne permet pas davancées réelles.
Cest de cet autre Maroc dont il faudra parler. Même si certains croient quune
autre étape a été franchie, cest cette Mémoire vivante des victimes de
linjustice, de la répression, de lexil et du non droit dont on devra se
souvenir.
Les principes dUniversalité et de Solidarité devraient imposer à toute
démocratie de se prononcer sur ces situations.
A loccasion du 50ème
anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de lHomme et en la mémoire
de notre camarade Abdelgahani Bousta, nous reproduisons lextrait de
lintervention quil avait prononcée à loccasion du 25ème
anniversaire de lassassinat de Mehdi Benbarka, au Conseil de lEurope en 199O.
«.. .Toute violation de la dignité
humaine dans un pays est une atteinte aux droits de l'homme dans leur ensemble et concerne
tout démocrate où quil soit. La Solidarité envers les victimes de cette
violation sinscrit par essence dans le principe dUniversalité des
droits de lhomme ; au delà de l'acte de solidarité, il s'agit d'un combat
commun à dimension humaine qui donne aux droits de l'homme leur sens réel....pour notre
part, nous restons extrêmement vigilants à la dichotomie entre la proclamation des
droits et leur respect et application véritables. De par le monde entier, des dictatures
officielles ou déguisées se sont trop souvent proclamées des droits de l'homme pour
mieux les bafouer !
D'autre part, l'universalité des droits de
l'homme est pour nous intimement liée au droit des peuples à disposer d'eux mêmes, le
colonialisme, le néocolonialisme et le sous-développement étant des négations
flagrantes de la dignité humaine. Avec tant d'autres, nous réclamons le Droit au
développement en tant que partie intégrante des droits de l'homme.
C'est pour cette raison que le CMCDH oeuvre
pour l'intime liaison entre l'action pour la défense des droits de l'homme d'une part, et
la Coopération fraternelle entre les peuples, seule garante du progrès de
l'Humanité dans la paix et la justice sociale.
Nous sommes également très attachés aux
principes de la Totalité des droits de l'homme. Les fondements matériels de la
dignité humaine que sont les droits socio-économiques (nourriture suffisante et
équilibrée, logement et habillement décents, santé, travail, loisir...) sont
indissociables des droits culturels, civiques et politiques. C'est un tout indivisible,
qui doit bénéficier à tous les peuples quel que soit leur degré de développement. Il
n'y a pas de peuple mineur et les droits de l'homme sont ou ne sont pas.
Ils constituent le fondement même de toute
Démocratie et seuls les régimes antidémocratiques ont recours à l'émiettement
des Droits de l'Homme , les proclamant en paroles et les violant dans les faits.
Le CMCDH est également très attentif à
l'aspect Dynamique des droits de l'homme. Ils ne peuvent rester figés devant
l'Histoire, et les besoins nouveaux engendrés par l'évolution de l'Humanité. Ainsi
partageons-nous la revendication de la Citoyenneté sur le lieu de travail et de
résidence comme l'était la revendication de la citoyenneté politique il y a
maintenant 200 ans.
Devant le pillage aveugle des ressources de
la planète, et ses conséquences écologiques désastreuses, la montée de
l'obscurantisme sous toutes ses formes, l'élargissement du fossé des inégalités
économiques et sociales, le détournement des sciences et techniques à des fins de
profits inavoués, la montée du chômage et de l'analphabétisme, la désinformation et
l'utilisation abusive des médias, nous adhérons bien volontiers aux Nouveaux Droits de
l'Homme que réclame la fin de notre siècle : la laïcité,
lécologie, la limitation du pouvoir de largent, le contrôle des techniques
pouvant toucher lintégrité physique ou psychique de lêtre humain,
la formation permanente, linformation juste et objective, la solidarité interne et
externe, la coopération fraternelle entre les peuples sont autant de valeurs qui
devraient s'inscrire parmi les droits intangibles de l'homme.
La dynamique des Droits de l'Homme nous
impose donc non seulement de défendre leur application tels qu'ils sont définis dans les
déclarations et conventions internationales, mais d'oeuvrer constamment à leur
évolution et à leur PROMOTION... »
Sur la base de ces principes..., le CMCDH a
vu le jour se donnant pour mission première de faire connaître la situation des Droits
de lHomme dans notre pays et la lutte qui y est menée pour leur respect...
Contentons-nous des points de repères suivants :
SUR LE PLAN DES DROITS SOCIO-ECONOMIQUES
La crise structurelle dans laquelle se
débat notre pays sous les effets de la dépendance et du développement du
sous-développement - selon la formule consacrée - a des incidences cruelles sur les
droits matériels et moraux de l'immense majorité de notre peuple. Voici quelques
indicateurs significatifs :
- 40% de marocains vivent en dessous du seuil de pauvreté
absolue, tandis que 6% seulement des ménages consomment 50% de la richesse nationale.
- Le chômage touche 25% de la population active. La moitié
des marocains ayant moins de 20 ans, les jeunes sont touchés de plein fouet. Parmi eux 50
000 diplômés universitaires sont sans emploi, alors qu'ils n'étaient que 3 000 en 1983.
- 1/4 des citadins vivent dans des bidonvilles, la crise du
logement battant son plein. Arbitrairement, les autorités procèdent de temps à autre à
la destruction pure et simple de l'habitat jugé "indécent", et
particulièrement celui exposé aux regards des touristes. Des milliers de personnes sont
ainsi jetées à la rue sans procédure ni autre recours.
- Le droit de grève n'est reconnu que dans les écrits. Les
syndicalistes sont arrêtés, expulsés de leur travail, et condamnés à de lourdes
peines pour fait de grève...
- 1 enfant sur 2 n'est pas scolarisé et se trouve voué
d'avance à lillettrisme. La moitié des enfants scolarisés ne termine pas le cycle
primaire, pour cause de renvoi ou d'abandon pour des raisons financières. Comment
s'étonner que le taux d'analphabétisme dépasse les 60% de la population, après 30
années d'indépendance!
- Les droits de l'enfant sont tout simplement ignorés. Dés
l'âge de 6 ans, il peut être déjà au travail pour des journées de 10 heures. Lors de
la manifestation de 1984 plusieurs enfants n'atteignant pas l'âge de 10 ans ont été
incarcérés dans les mêmes cellules que les adultes ; officiellement, ils sont passibles
des mêmes peines et doivent subir les mêmes châtiments que les adultes.
- Devant la dégradation des établissements publics de
santé, la pénurie des médicaments et du matériel, et l'annulation de la gratuité des
soins, seul 20% de la population peut désormais faire face aux coûts de santé.....
SUR LE PLAN DES DROITS ET LIBERTES
DEMOCRATIQUES
Dans un pays où « la démocratie
n'est qu'une enseigne qu'on exhibe aux touristes » nous retrouvons la dichotomie
criante entre les déclarations et autres pactes officiellement ratifiés d'une part, et
leur application véritable de l'autre. La séparation des pouvoirs étant ignorée, la
porte est grande ouverte aux violations et exactions effectuées au sein d'un flou
juridique des plus artistiques. Voici quelques exemples qui illustrent cet arsenal de
dispositions contradictoires, les unes destinées à la vitrine externe exposée aux
étrangers, les autres assurant le règne de l'arbitraire et qui est totalement mis au
service de la violation des droits de l'homme les plus élémentaires...
- Les lois sur les libertés de 1958 et la constitution
officielle garantissent le droit de grève, d'expression, de réunion, et d'organisation,
mais la loi coloniale du 29 Juin 1935 toujours en vigueur, permet de réprimer "tout
ce qui est susceptible de toucher à l'ordre public" selon le triste intitulé qui
sévit à nos jours...
- En vertu des amendements de 1973 l'exécutif a mis entre
parenthèses les prérogatives de la Justice et son indépendance. Il peut décider de lui
même, et en l'absence de tout recours juridique, de mettre fin à des activités qui
"touchent à l'ordre public"...
- Les élections parlementaires elles-mêmes sont truquées au
grand jour avec marchandage et quotas distribués aux partis les plus méritants aux yeux
du pouvoir....
- On évalue actuellement le nombre de détenus politiques à
plus de 900 et celui des disparus à plus de 400 militants. Les manifestations populaires
sur les conditions de vie en 1965, 81, et 84 ont toutes été noyées dans le sang,
laissant des milliers de victimes...
Cette situation nest pas immuable. Le
peuple marocain continue de frayer patiemment sa voie vers la démocratie véritable...
Pour conclure, je ne manquerai pas de
rendre hommage à la lutte des détenus politiques et leurs familles, à Mme DOURAIDI
décédée récemment après avoir défendu plusieurs années durant ses enfants détenus,
à Mme BENBARKA qui supporte avec courage et beaucoup de discrétion le lourd fardeau d'un
quart de siècle d'exil. En effet, voilà 25 ans que Mehdi Benbarka nous a quittés,
victime d'un complot international. Il était pour nous l'incarnation du démocrate,
militant infatigable des droits universels de l'homme et des peuples.
Abdelghani BOUSTA
Strasbourg 1990 |