DROITS PLURIELS


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Subsistance des bagnes mouroirs au Maroc    
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Jeunesse Ittihadia    


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DROITS PLURIELS - N° 10 - Décembre 1998

50ème ANNIVERSAIRE DE LA
DECLARATION DES DROITS DE L’HOMME

L’année 1999 sera, en France, celle du Maroc.
De quel Maroc ?

La liste est longue de toutes les exactions commises depuis l’indépendance.
Les luttes et sacrifices ont, certes, permis certains acquis, mais la nature même du régime reste la même et ne permet pas d’avancées réelles.
C’est de cet autre Maroc dont il faudra parler. Même si certains croient qu’une autre étape a été franchie, c’est cette Mémoire vivante des victimes de l’injustice, de la répression, de l’exil et du non droit dont on devra se souvenir.
Les principes d’Universalité et de Solidarité devraient imposer à toute démocratie de se prononcer sur ces situations.

 

A l’occasion du 50ème anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et en la mémoire de notre camarade Abdelgahani Bousta, nous reproduisons l’extrait de l’intervention qu’il avait prononcée à l’occasion du 25ème anniversaire de l’assassinat de Mehdi Benbarka, au Conseil de l’Europe en 199O.

«.. .Toute violation de la dignité humaine dans un pays est une atteinte aux droits de l'homme dans leur ensemble et concerne tout démocrate où qu’il soit. La Solidarité envers les victimes de cette violation s’inscrit par essence dans le principe d’Universalité des droits de l’homme ; au delà de l'acte de solidarité, il s'agit d'un combat commun à dimension humaine qui donne aux droits de l'homme leur sens réel....pour notre part, nous restons extrêmement vigilants à la dichotomie entre la proclamation des droits et leur respect et application véritables. De par le monde entier, des dictatures officielles ou déguisées se sont trop souvent proclamées des droits de l'homme pour mieux les bafouer !

D'autre part, l'universalité des droits de l'homme est pour nous intimement liée au droit des peuples à disposer d'eux mêmes, le colonialisme, le néocolonialisme et le sous-développement étant des négations flagrantes de la dignité humaine. Avec tant d'autres, nous réclamons le Droit au développement en tant que partie intégrante des droits de l'homme.

C'est pour cette raison que le CMCDH oeuvre pour l'intime liaison entre l'action pour la défense des droits de l'homme d'une part, et la Coopération fraternelle entre les peuples, seule garante du progrès de l'Humanité dans la paix et la justice sociale.

Nous sommes également très attachés aux principes de la Totalité des droits de l'homme. Les fondements matériels de la dignité humaine que sont les droits socio-économiques (nourriture suffisante et équilibrée, logement et habillement décents, santé, travail, loisir...) sont indissociables des droits culturels, civiques et politiques. C'est un tout indivisible, qui doit bénéficier à tous les peuples quel que soit leur degré de développement. Il n'y a pas de peuple mineur et les droits de l'homme sont ou ne sont pas.

Ils constituent le fondement même de toute Démocratie et seuls les régimes antidémocratiques ont recours à l'émiettement des Droits de l'Homme , les proclamant en paroles et les violant dans les faits.

Le CMCDH est également très attentif à l'aspect Dynamique des droits de l'homme. Ils ne peuvent rester figés devant l'Histoire, et les besoins nouveaux engendrés par l'évolution de l'Humanité. Ainsi partageons-nous la revendication de la Citoyenneté sur le lieu de travail et de résidence comme l'était la revendication de la citoyenneté politique il y a maintenant 200 ans.

Devant le pillage aveugle des ressources de la planète, et ses conséquences écologiques désastreuses, la montée de l'obscurantisme sous toutes ses formes, l'élargissement du fossé des inégalités économiques et sociales, le détournement des sciences et techniques à des fins de profits inavoués, la montée du chômage et de l'analphabétisme, la désinformation et l'utilisation abusive des médias, nous adhérons bien volontiers aux Nouveaux Droits de l'Homme que réclame la fin de notre siècle : la laïcité, l’écologie, la limitation du pouvoir de l’argent, le contrôle des techniques pouvant toucher l’intégrité physique ou psychique de l’être humain, la formation permanente, l’information juste et objective, la solidarité interne et externe, la coopération fraternelle entre les peuples sont autant de valeurs qui devraient s'inscrire parmi les droits intangibles de l'homme.

 

La dynamique des Droits de l'Homme nous impose donc non seulement de défendre leur application tels qu'ils sont définis dans les déclarations et conventions internationales, mais d'oeuvrer constamment à leur évolution et à leur PROMOTION... »

Sur la base de ces principes..., le CMCDH a vu le jour se donnant pour mission première de faire connaître la situation des Droits de l’Homme dans notre pays et la lutte qui y est menée pour leur respect... Contentons-nous des points de repères suivants :

 

SUR LE PLAN DES DROITS SOCIO-ECONOMIQUES

La crise structurelle dans laquelle se débat notre pays sous les effets de la dépendance et du développement du sous-développement - selon la formule consacrée - a des incidences cruelles sur les droits matériels et moraux de l'immense majorité de notre peuple. Voici quelques indicateurs significatifs :

  • 40% de marocains vivent en dessous du seuil de pauvreté absolue, tandis que 6% seulement des ménages consomment 50% de la richesse nationale.
  • Le chômage touche 25% de la population active. La moitié des marocains ayant moins de 20 ans, les jeunes sont touchés de plein fouet. Parmi eux 50 000 diplômés universitaires sont sans emploi, alors qu'ils n'étaient que 3 000 en 1983.
  • 1/4 des citadins vivent dans des bidonvilles, la crise du logement battant son plein. Arbitrairement, les autorités procèdent de temps à autre à la destruction pure et simple de l'habitat jugé "indécent", et particulièrement celui exposé aux regards des touristes. Des milliers de personnes sont ainsi jetées à la rue sans procédure ni autre recours.
  • Le droit de grève n'est reconnu que dans les écrits. Les syndicalistes sont arrêtés, expulsés de leur travail, et condamnés à de lourdes peines pour fait de grève...
  • 1 enfant sur 2 n'est pas scolarisé et se trouve voué d'avance à l’illettrisme. La moitié des enfants scolarisés ne termine pas le cycle primaire, pour cause de renvoi ou d'abandon pour des raisons financières. Comment s'étonner que le taux d'analphabétisme dépasse les 60% de la population, après 30 années d'indépendance!
  • Les droits de l'enfant sont tout simplement ignorés. Dés l'âge de 6 ans, il peut être déjà au travail pour des journées de 10 heures. Lors de la manifestation de 1984 plusieurs enfants n'atteignant pas l'âge de 10 ans ont été incarcérés dans les mêmes cellules que les adultes ; officiellement, ils sont passibles des mêmes peines et doivent subir les mêmes châtiments que les adultes.
  • Devant la dégradation des établissements publics de santé, la pénurie des médicaments et du matériel, et l'annulation de la gratuité des soins, seul 20% de la population peut désormais faire face aux coûts de santé.....

 

SUR LE PLAN DES DROITS ET LIBERTES DEMOCRATIQUES

Dans un pays où « la démocratie n'est qu'une enseigne qu'on exhibe aux touristes » nous retrouvons la dichotomie criante entre les déclarations et autres pactes officiellement ratifiés d'une part, et leur application véritable de l'autre. La séparation des pouvoirs étant ignorée, la porte est grande ouverte aux violations et exactions effectuées au sein d'un flou juridique des plus artistiques. Voici quelques exemples qui illustrent cet arsenal de dispositions contradictoires, les unes destinées à la vitrine externe exposée aux étrangers, les autres assurant le règne de l'arbitraire et qui est totalement mis au service de la violation des droits de l'homme les plus élémentaires...

  • Les lois sur les libertés de 1958 et la constitution officielle garantissent le droit de grève, d'expression, de réunion, et d'organisation, mais la loi coloniale du 29 Juin 1935 toujours en vigueur, permet de réprimer "tout ce qui est susceptible de toucher à l'ordre public" selon le triste intitulé qui sévit à nos jours...
  • En vertu des amendements de 1973 l'exécutif a mis entre parenthèses les prérogatives de la Justice et son indépendance. Il peut décider de lui même, et en l'absence de tout recours juridique, de mettre fin à des activités qui "touchent à l'ordre public"...
  • Les élections parlementaires elles-mêmes sont truquées au grand jour avec marchandage et quotas distribués aux partis les plus méritants aux yeux du pouvoir....
  • On évalue actuellement le nombre de détenus politiques à plus de 900 et celui des disparus à plus de 400 militants. Les manifestations populaires sur les conditions de vie en 1965, 81, et 84 ont toutes été noyées dans le sang, laissant des milliers de victimes...

 

Cette situation n’est pas immuable. Le peuple marocain continue de frayer patiemment sa voie vers la démocratie véritable...

Pour conclure, je ne manquerai pas de rendre hommage à la lutte des détenus politiques et leurs familles, à Mme DOURAIDI décédée récemment après avoir défendu plusieurs années durant ses enfants détenus, à Mme BENBARKA qui supporte avec courage et beaucoup de discrétion le lourd fardeau d'un quart de siècle d'exil. En effet, voilà 25 ans que Mehdi Benbarka nous a quittés, victime d'un complot international. Il était pour nous l'incarnation du démocrate, militant infatigable des droits universels de l'homme et des peuples.

 

Abdelghani BOUSTA
Strasbourg 1990