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Dans Le
Monde nest pas un harem, paru chez Albin Michel en 1991, Fatima
Mernissi, par le biais de linterview, donne la parole aux femmes de son
pays pour évoquer leurs conditions personnelles : celles de femmes musulmanes, issues, il
est vrai, de classes sociales différentes et ayant eu des parcours différents, mais
toutes nées et vivant dans un système monarchique musulman, dans une société misogyne
qui les dévalorise et confisque leur parole, dans un pays où loppression (surtout
celle des femmes) est érigée en système.
Ce faisant, prendre la parole au-delà de
lintimité restreinte du cercle féminin, familial, clanique ou tribal, devient une
catharsis, elle-même acte de liberté corroborant ainsi le titre de louvrage :
" Le monde nest pas un harem ".
Exorciser le démon du silence, lenfouissement
de la parole, cest ce que Fatima Mernissi sest donné pour but, en
interviewant plusieurs femmes marocaines regroupées, pourrait-on dire, en quatre grandes
catégories ou quatre grands archétypes : les femmes du harem, les odalisques libérées
et conscientisées, les sous-prolétaires, les migrantes.
De ces quatre grands groupes de femmes, seules
celles représentant " les odalisques libérées ", ont pu prendre
leur revanche sur le sort injuste réservé, approximativement jusquaux années 50,
aux femmes du Maghreb en général.
En effet, nées dans les années 40, ayant
eu accès aux études, elles peuvent être, en quelque sorte, considérées comme les
pionnières, à la fois dans leur conquête du monde du dehors et dans
lapprentissage de la liberté. Elles constitueront un modèle pour toutes
les générations post indépendance.
Les témoignages des autres femmes, regroupées dans
les autres catégories citées plus haut, illettrées dans leur quasi majorité,
traduisent tous des aspirations à lémancipation et à la liberté avortées voire
broyées, parce que ces personnes se situent soit dans des structures de pouvoir et
doppression comme le harem ; soit dans un lumpenprolétariat, disséminé autour des
grandes agglomérations, docile, exploitable et exploité à merci dans la mesure où leur
force de travail nest pas reconnue légalement ; soit dans les zones rurales pauvres
entraînant, par manque dinvestissement, un dépeuplement massif de par lexode
de toute une population.
Quoi quil en soit, et cest là le point
le plus important, lensemble des propos recueillis met en valeur à la fois, la non
résignation de toutes ces femmes à leur condition originelle, et les luttes modernistes
courageuses et incessantes, en rupture avec la tradition et lidéologie du discours
masculin dominant, quelles ont mené en général :
- luttes étroitement liées à la survie, à un
mieux-être économique. Gagner sa vie reste la préoccupation essentielle et la raison
dexister pour la plupart dentre elles dans la mesure où elles se perçoivent
comme entièrement enracinées dans la lutte économique, la lutte pour un emploi
rémunéré, la lutte pour la sécurité de lemploi ;
- luttes acharnées pour bâtir une famille et
contrôler lespacement des naissances ;
- luttes pour dépasser le modèle conjugal
traditionnel en revendiquant le droit à légalité déchange sur le plan
affectif et économique.
En donnant ainsi
à lire et donc à entendre les paroles confisquées des femmes de son pays, Fatima
Mernissi brise le silence ancestral lié au monopole du discours masculin dans toutes les
sociétés musulmanes et montre par le biais sous-jacent des interviews retenues dans le
cadre de son ouvrage, les réelles ruptures qui se sont opérées durant ces dernières
décennies. Les aspirations et laccès à lespace, à lemploi, à
léducation restent, de toute évidence, des champs de revendication ouverts qui
agiteront toujours les sociétés du Maghreb et où les luttes de classe se déploieront,
surtout dans la vie des femmes, avec le plus de netteté, le plus dacuité et le
plus de fermeté. |