DROITS PLURIELS


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DROITS PLURIELS - N° 11 - Mars 1999

DES MOTS POUR TOUT DIRE :
DU SILENCE AU DEVOILEMENT

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Dans Le Monde n’est pas un harem, paru chez Albin Michel en 1991, Fatima Mernissi, par le biais de l’interview, donne la parole aux femmes de son pays pour évoquer leurs conditions personnelles : celles de femmes musulmanes, issues, il est vrai, de classes sociales différentes et ayant eu des parcours différents, mais toutes nées et vivant dans un système monarchique musulman, dans une société misogyne qui les dévalorise et confisque leur parole, dans un pays où l’oppression (surtout celle des femmes) est érigée en système.

Ce faisant, prendre la parole au-delà de l’intimité restreinte du cercle féminin, familial, clanique ou tribal, devient une catharsis, elle-même acte de liberté corroborant ainsi le titre de l’ouvrage : " Le monde n’est pas un harem ".

Exorciser le démon du silence, l’enfouissement de la parole, c’est ce que Fatima Mernissi s’est donné pour but, en interviewant plusieurs femmes marocaines regroupées, pourrait-on dire, en quatre grandes catégories ou quatre grands archétypes : les femmes du harem, les odalisques libérées et conscientisées, les sous-prolétaires, les migrantes.

De ces quatre grands groupes de femmes, seules celles représentant " les odalisques libérées ", ont pu prendre leur revanche sur le sort injuste réservé, approximativement jusqu’aux années 50, aux femmes du Maghreb en général.

En effet, nées dans les années 40, ayant eu accès aux études, elles peuvent être, en quelque sorte, considérées comme les pionnières, à la fois dans leur conquête du monde du dehors et dans l’apprentissage de la liberté. Elles constitueront un modèle pour toutes les générations post indépendance.

Les témoignages des autres femmes, regroupées dans les autres catégories citées plus haut, illettrées dans leur quasi majorité, traduisent tous des aspirations à l’émancipation et à la liberté avortées voire broyées, parce que ces personnes se situent soit dans des structures de pouvoir et d’oppression comme le harem ; soit dans un lumpenprolétariat, disséminé autour des grandes agglomérations, docile, exploitable et exploité à merci dans la mesure où leur force de travail n’est pas reconnue légalement ; soit dans les zones rurales pauvres entraînant, par manque d’investissement, un dépeuplement massif de par l’exode de toute une population.

Quoi qu’il en soit, et c’est là le point le plus important, l’ensemble des propos recueillis met en valeur à la fois, la non résignation de toutes ces femmes à leur condition originelle, et les luttes modernistes courageuses et incessantes, en rupture avec la tradition et l’idéologie du discours masculin dominant, qu’elles ont mené en général :

- luttes étroitement liées à la survie, à un mieux-être économique. Gagner sa vie reste la préoccupation essentielle et la raison d’exister pour la plupart d’entre elles dans la mesure où elles se perçoivent comme entièrement enracinées dans la lutte économique, la lutte pour un emploi rémunéré, la lutte pour la sécurité de l’emploi ;

- luttes acharnées pour bâtir une famille et contrôler l’espacement des naissances ;

- luttes pour dépasser le modèle conjugal traditionnel en revendiquant le droit à l’égalité d’échange sur le plan affectif et économique.

En donnant ainsi à lire et donc à entendre les paroles confisquées des femmes de son pays, Fatima Mernissi brise le silence ancestral lié au monopole du discours masculin dans toutes les sociétés musulmanes et montre par le biais sous-jacent des interviews retenues dans le cadre de son ouvrage, les réelles ruptures qui se sont opérées durant ces dernières décennies. Les aspirations et l’accès à l’espace, à l’emploi, à l’éducation restent, de toute évidence, des champs de revendication ouverts qui agiteront toujours les sociétés du Maghreb et où les luttes de classe se déploieront, surtout dans la vie des femmes, avec le plus de netteté, le plus d’acuité et le plus de fermeté.

Yamina Mokaddem