En
hommage et à la Mémoire de Abdelghani BOUSTA, nous publions, dans ce numéro, des
extraits dun larticle quil avait écrit en 1995 et dont une partie est
parue dans la revue Hérodote (N° de Juin - Avril 1995.).
INTEGRISME OU DEMOCRATIE
AU MAROC?
Aux portes du Maroc, la
tourmente intégriste agite avec une rare violence l'Algérie et sévit en Tunisie, en
Egypte et dans bien d'autres pays. Qu'en est-il au Maroc ? Existe-t-il un mouvement
intégriste structuré et organisé ? De quels appuis bénéficie-t-il et quels sont les
facteurs sociaux et politiques susceptibles d'accélérer son émergence, voire son
hégémonie?
Pour tenter de répondre à ces questions, il est
nécessaire de s'arrêter un instant sur la situation économique et sociale, de retracer
la genèse du mouvement islamiste et sa situation actuelle et de s'interroger sur l'état
de la démocratie au Maroc (le déficit démocratique et social n'est-il pas le lit de
tout intégrisme ?).
TERREAU
SOCIO-ECONOMIQUE
Dominés par des relations de type
néo-colonial, l'économie marocaine souffre de la désarticulation de ses principaux
secteurs d'activité. Les liens qui unissent ces derniers avec l'étranger sont bien plus
solides que ceux qui existent entre eux sur le marché intérieur. C'est le cas des
secteurs organisés, équipés, modernisés et destinés à l'exportation tels
l'agriculture (agrumes, tomates, primeurs, roses...) le textile, le cuir, la production
minière...
Délaissant le marché intérieur, ces
secteurs d'exportation ne couvrent malgré tout que 50% des importations, d'où le
déficit permanent de la balance extérieure, doublé d'une dette extérieure qui atteint
75% de la production intérieure brute.
La croissance économique (2,3% en moyenne
par an) reste faible devant une démographie galopante (2,7% par an). La faiblesse du
secteur industriel dans son ensemble, fait que l'économie marocaine repose principalement
sur l'agriculture. De ce fait, elle reste largement tributaire de la pluviométrie. Ainsi,
la croissance en 1995 devrait être négative suite à la sécheresse qui a sévi au
moment des labours.
Dès le début des années 80, tout plan de
développement a été abandonné au profit du "réajustement structurel". Les
privatisations délabrent le service public et font passer les richesses nationales
accumulées depuis l'indépendance aux mains d'une minorité de privilégiés. Cette
dernière se structure en grands groupes (dont la tentaculaire ONA) qui gèrent ses
intérêts et ceux de ses partenaires étrangers. Le fossé se creuse davantage entre les
plus riches et les plus démunis. La fiscalité en vigueur aggrave cette situation pesant
de façon directe sur les salariés malgré leur faible nombre, et épargnant les grandes
fortunes.
La population active reste relativement
faible (30% de la population) et le taux de chômage réel et déguisé avoisine les 40%
de la population active. Seule la solidarité familiale colmate les brèches et permet de
maintenir des équilibres sociaux extrêmement fragiles (30% de la population subvient aux
besoins de 70%). La pauvreté n'est pas un mot vide de sens : 9 millions de personnes (sur
les 27 officiels) dépensent moins de 583 DH par mois (360 FF environ). Les services
publics en dégradation constante sont loin de répondre aux besoins du pays.
L'enseignement, inadapté, désarticulé et désorganisé par une série de réformes
aventureuses, n'offre quasiment plus de débouchés, face à un marché du travail par
ailleurs saturé. En 1994 le nombre de diplômés universitaires au chômage a atteint 110
000. A la base, 50% seulement des enfants en âge de scolarisation sont admis dans
l'enseignement. Un enfant sur deux est donc voué d'office à l'illétrisme.
Mais au-delà des chiffres, la réalité la
plus marquante reste celle de la juxtaposition des deux mondes : celui de la pauvreté
absolue et celui de la richesse et du luxe étalé au grand jour, illustration flagrante
d'une pyramide de redistribution des richesses extrêmement pointue, et qui menace
d'implosion à tout moment.
FACTEURS INFLUENTS
Les intégrismes religieux, ethniques et politiques ne naissent pas du néant.
Aussi bien historiquement qu'à l'époque actuelle, ils se développent à l'ombre de la
crise et à la faveur de la conjugaison de plusieurs facteurs sociaux-économiques,
politiques, culturels et psychologiques.
Dans le cas du Maroc, il est clair que la
situation de crise brièvement décrite ci-dessus constitue un terrain favorable à la
montée de l'intégrisme. En l'absence de l'Etat de droit, une minorité s'est emparée
par la coercition et l'arbitraire de l'ensemble des potentialités du pays pour servir ses
propres intérêts. Affichant un train de vie luxueux au grand jour, elle développe
quotidiennement le sentiment de privation et de frustration chez la majorité
marginalisée.
Le jeu de la démocratique factice verrouille
toute solution politique et perpétue la concentration de tous les pouvoirs entre les
mêmes mains. La domination économique, sociale et politique est doublée d'une
hégémonie idéologique et culturelle, matraquée tous les jours par la propagande
officielle, conjuguant frustration matérielle avec aliénation et frustration morale.
La corruption généralisée au moindre
service administratif et élevée au rang de système de gouvernement, renforce ce même
sentiment. De même que la dégradation sociale et l'effritement voulu et organisé des
valeurs traditionnelles de dignité, de justice, d'équité, d'honnêteté...
Les facteurs culturels, et essentiellement la
question de l'identité et de la culture nationales viennent se greffer sur les facteurs
économiques, sociaux, politiques et moraux. La dépendance, la domination néo-coloniale,
le mimétisme anachronique de la bourgeoisie occidentale, sont ressentis comme autant
d'atteintes à l'identité nationale. Les médias occidentaux déversant via les paraboles
implantées chez les plus démunis, quantité impressionnante de messages audio-visuels
d'un monde idyllique inaccessible, contri-buent à renforcer le sentiment de frustration.
L'ensemble de ces phénomènes prend une
dimension accrue dans un monde en pleine mutation secoué par une véritable crise de
civilisation : mondialisation effrénée, "nouvel ordre international",
effondrement du camp socialiste, révolution technique et scientifique, changement profond
des modes de productions, des rapports sociaux, effondrement des valeurs en l'absence de
l'émergence de valeurs nouvelles...
Bref, la marginalisation économique et
sociale, la dépendance organique vis-à-vis de l'étranger, la domination culturelle et
la crise de l'identité nationale, ainsi que l'absence de perspectives, développent chez
les couches les plus défavorisées un sentiment profond de frustration matérielle et
morale, qui appelle une réaction de repli sur soi, de "retour aux sources" à
la recherche de l'identité perdue. Les solutions modernistes et rationnelles ayant mené
à l'échec et à l'effondrement social, l'alternative est dans le retour plusieurs
siècles en arrière pour refonder des modèles historiques fermés garants de solutions
de rechange.
Ce phénomène de nature réactionnaire et
irrationnelle peut engendrer au Maroc, comme ailleurs des désordres sociaux dangereux,
voire des explosions sociales incontrôlables. L'idée largement répandue qui fait du
pouvoir marocain un rempart contre l'intégrisme, est une idée superficielle et erronée.
Les facteurs socio-économiques et culturels qui président à la montée de l'intégrisme
existent en puissance au Maroc. Le mouvement islamiste s'y trouve actuellement en tant que
force potentielle aux contours encore diffus, mais qui attend son heure et des conditions
favorables pour exprimer toute sa réalité et tenter de s'imposer par tout moyen
possible.
GENESE DU MOUVEMENT
ISLAMISTE
Comme tous les autres pays arabo-musulmans, le
Maroc a été traversé historiquement par tous les courants de l'islam : sunnite, chïte,
kharéjite... avant que la doctrine sunnite ne s'impose comme doctrine officielle. Durant
l'époque coloniale, les zaouias() continuaient à perpétuer les traditions de
différents courants et tendances de l'Islam. Elles ont joué un rôle dans la lutte
nationale pour l'indépendance, soit au côté du mouvement de libération, soit au profit
du colonialisme. La zaouia Derkaouia par exemple a promulgué une "fatoua" pour
excommunier le dirigeant de la révolution du Rif Abdelkrim El Khattabi considéré comme
athée et agent du communisme. La zaouia Kettania a constitué un soutien efficace à la
politique coloniale du maréchal Lyautey au nom des directives de l'islam !
Mais la montée du mouvement national dans sa
forme moderniste intégrant en même temps l'Islam en tant que valeurs humanistes de
tolérance et de justice, a vite fait de marginaliser le rôle des zaouias. La victoire de
l'indépendance et la prépondérance du mouvement nationale et progressiste en tant que
force politique majeure fit reculer et disparaître toute forme de mouvement islamiste
politique. Le Maroc resta en dehors des mouvements intégristes qui secouaient le
Moyen-Orient.
En 1965, suite à l'exécution du leader des
Frères musulmans Essayed Quotb en Egypte, et à la campagne de répression dirigée par
Nacer contre cette organisation, plusieurs de ses cadres ont trouvé refuge au Maroc. A
leur tête le célèbre orateur islamiste Abderrahim Abdelbarr. D'autres frères musulmans
d'origine syrienne ont également rejoint le Maroc dans la même période. Tous
entreprirent des contacts dans le milieu des enseignants, recrutant en particulier le
fondateur du mouvement islamiste au Maroc : Abdelkrim Motiâ, inspecteur général de
l'enseignement.
De retour d'une tournée au Moyen-Orient où
il tissa des relations avec les organisations des frères musulmans, Motiâ créa avec une
dizaine de membres fondateurs le "Mouvement de la Jeunesse Islamiste" en 1969.
Association officiellement reconnue, le M.J.I. implanta ses premiers noyaux parmi les
enseignants et les élèves. En 1972, le Mouvement fut officiellement reconnu par les
organisations des frères musulmans en Egypte, en Syrie et au Pakistan. Le mensuel
islamiste "Achihab" éditée à Beyrouth, joua un rôle important pour faire
connaître le mouvement et son fondateur élevé au rang de "guide général du
mouvement islamiste au Maghreb". La "Conférence internationale de la jeunesse
et de la Daâwa() islamiste" organisée sous l'égide de l'Arabie Saoudite la même
année, assura le soutien moral et matériel à la promotion du M.J.I. au Maroc.
Le mouvement adopta comme base idéologique
les écrits des principaux leaders des frères musulmans, à leur tête Essayed Qotb, et
plus particulièrement les deux livres : "Jalons sur la route" et "L'islam
: une pensée, un mouvement et une révolution".
Le mouvement se dota d'une direction
composée d'une dizaine de membres sous la présidence du "Guide général" dont
les directives ne peuvent être sujettes à discussion. Une partie de la direction
s'occupa de "l'organisation spéciale", pendant que l'autre gérait
l'organisation de masse. Les recrus sont formées, endoctrinées puis organisées dans des
groupes (cellules) qui se réunissent toutes les semaines sous la direction d'un
"Emir". Des excursions dans toutes les régions du pays permettent de nouer les
contacts avec les jeunes principalement. Les vacances organisées au bord de la mer ou à
la montagne servent d'espaces d'endoctrinement et d'universités d'été pour le
mouvement. Le rattrapage scolaire, l'entraide sociale multiforme sont autant de tremplins
pour se rapprocher des couches les plus défavorisées et élargir les rangs de
l'organisation.
S'IMPOSER PAR LA
VIOLENCE
Après une première période (1969-1972) de
travail discret, le mouvement entame, à l'ombre de la crise que connaît le mouvement
démocratique dans son ensemble, une première phase d'action (1972-1975) en vue de
s'imposer sur la scène politique. Les slogans islamistes fleurissent sur les murs,
appelant à combattre le communisme et le mouvement progressiste : "l'islam combat le
communisme" ou "la guerre sainte contre les athées". Les tracts sont
distribués avec le même contenu. L'organisation s'élargit en même temps en direction
des ouvriers, des artisans et des étudiants. Puis bientôt des actions de terreur sont
organisées par le M.J.I à l'encontre des militants de gauche dans les lycées de
Casablanca et dans les quartiers populaires. Armes blanches, gourdins et barres de fer
font plusieurs victimes dans les rangs des militants démocrates. Dans la même période
une répression très dure touche le mouvement de gauche : exécution de plusieurs
militants de l' UNFP et arrestation de plusieurs centaines de ses membres, répression des
militants d'extrême gauche et grands procès politiques de Kénitra (1973) puis de
Casablanca (1978)...
Parallèlement à celle du pouvoir, la
violence des islamistes culmina avec la tentative d'assassinat de Minaoui Abderrahim,
professeur à Casablanca et membre du Parti du Progrès et du Socialisme, puis
l'assassinat du grand dirigeant de l'UNFP Omar Bendjelloun le 18 décembre 1975.
Ces graves événements ont suscité une
vague de protestation et de solidarité avec le mouvement démocratique marocain. Le
pouvoir qui voyait dans le M.J.I un allié dans l'affrontement avec le mouvement
progressiste, s'inquiéta de son activisme et entrepris de mieux le contrôler, mais sans
l'anéantir ni l'anihiler. Le "guide général" nomma alors une direction
clandestine puis quitta le pays en direction de l'Arabie Saoudite puis le Koët, l'Iran,
la Libye, la France, avant de s'établir en Algérie à partir de 1984.
PLURALITE
D'ORGANISATIONS
Après une phase d'expansion (1972-1975) sous
l'impulsion de ses jeunes recrues fanatisées et des aides généreuses de l'Arabie
Saoudite, le M.J.I. entame une période de repli et de luttes intestines. Un premier
conflit opposa la direction de l'intérieur au "guide général" pour une
question de leadership. Le "guide général" continua, de l'étranger, à
prôner la guerre sainte en coordination directe avec les éléments qui lui sont
fidèles. Il dénonça publiquement la direction de l'intérieur comme déviationniste et
modérée. Une bombe artisanale (qui n'explosa pas) fut déposée dans la voiture de l'un
de ses membres. Un autre fut tabassé à mort.
Plusieurs questions commençaient à se poser
à l'intérieur du mouvement : pourquoi assassiner des musulmans comme Omar
Bendjelloun ? Pourquoi utiliser la violence contre des membres du mouvement ? A qui
profitent ces crimes ? Quel est le rôle de l'Arabie Saoudite et où vont les
finances de l'organisation ?... Une première tendance dissidente apparut sous
l'appellation de "groupe pour la vérité" suivie d'une autre: "groupe des
années". Une autre organisation dissidente dirigée de Belgique mais prônant
également la violence vit le jour sous le nom de : "Mouvement des Moujahidines du
Maroc".
Le "guide général" répliqua en
resserrant les liens directs avec la base du mouvement, puis en créant le "Groupe de
la guerre sainte" chargé de réprimer les dissidents et de radicaliser la ligne du
mouvement. D'autres groupes clandestins se manifestèrent sous des appellations diverses
telles "la commission de Dieu", le "Mouvement de la guerre sainte au
Maroc" ou la "Jeunesse de la révolution islamique" d'obédience iranienne.
Une organisation d'origine et d'orientation
différente s'activa dans la même période. Il s'agit de l'association "Justice et
bienfaisance" dirigée par son guide charismatique Abdeslam Yassine, actuellement en
résidence surveillée. Ce dernier s'illustra dès 1971 par ses premiers écrits :
"L'islam et l'Etat" et "L'islam demain". Son livre "L'islam et le
déluge" paru en 1974 lui valut une première condamnation à la prison ferme pour
diffamation du pouvoir.
A sa sortie de prison en 1976, il créa la
revue "La Jamaâ" (le groupe) puis en 1979 une association de bienfaisance mieux
connue par son slogan : "Justice et bienfaisance". En 1983, l'association édita
le journal politique "Assobh" (l'Aurore) expliquant que son objectif est de
devenir un parti légal dans le cadre de la constitution et de la loi. Le journal mena une
attaque en règle contre les "athées" et les partis politiques démocratiques,
et adopta une attitude conciliante et de conseil vis-à-vis du pouvoir. La crise sociale
et la dégradation des moeurs et valeurs sont mises en exergue ; la solution étant dans
le retour à l'Islam et l'application stricte de la Chariâ. Appelant au
"Djihad", l'association récuse la violence entre musulmans. Elle considère le
"Djihad" comme un combat d'idées supérieur à celui des armes et de la
violence. Yassine explique que l'objectif de son organisation est "le retour à Dieu
et à l'islam par les moyens légaux dans le cadre du pluralisme et de la
démocratie"...
Profitant des querelles à l'intérieur du
M.J.I. l'association "Justice et bienfaisance" élargit ses rangs par le
recrutement de plusieurs cadres politiques islamistes. Ces derniers ont joué un rôle
important dans l'élargissement de sa base et la constitution de ses cellules à travers
le pays.
REPLI STRATEGIQUE
Exploitant les luttes intestines au sein du
mouvement islamiste dans son ensemble, le pouvoir entreprit de l'affaiblir après l'avoir
utilisé comme pare-chocs contre les forces de gauche. Une première vague d'arrestations
toucha "Justice et bienfaisance" en 1984, suivie du procès de Casablanca dit du
"groupe Bachiri" du nom du numéro 2 de l'association. Une deuxième campagne
d'arrestations fut dirigée contre les milieux du M.J.I et ses diverses ramifications : 76
militants et cadres islamistes furent présentés devant le tribunal de Casablanca puis
condamnés en 1985 à de lourdes peines de prison. Parmi eux : 2 membres du
"Mouvement des Moujahidines", 7 de la "Jeunesse de la révolution
islamique", et une majorité du "Groupe de la guerre sainte" dirigé de
l'étranger par le "guide général".
A l'issue du procès, ces organisations
tentèrent de se rassembler dans le cadre du "Conseil suprême islamique pour la
guerre sainte" avec comme points de ralliement :
1. La prise du pouvoir et l'instauration de la république islamique.
2. L'application de la loi islamique (la Chariâ).
3. Rallier toutes les forces nationales.
4. Utiliser la violence et la guerre sainte pour atteindre ces objectifs.
Mais cette première tentative d'union avorta
sous la pression des luttes internes de pouvoir. Chaque organisation continua à oeuvrer
séparément, du moins en apparence. Le "guide général" continua à prôner la
guerre sainte depuis l'Algérie où il aurait établi des liens avec le Polisario et
constitué une base d'entraînement pour ses fidèles à Tindouf. Des armes en transit
vers le Maroc furent saisies à la frontière algérienne, ce qui donna lieu à un nouveau
procès d'islamistes devant le tribunal de Casablanca (groupe de Hakimi). Le
"Mouvement des Moujahidines" tenta de son côté une incursion par le Nord du
Maroc, mais ses éléments furent interceptés et présentés au tribunal de Marrakech en
1986.
Touchés par la répression, et affaiblis par
leurs échecs successifs, les groupes islamistes entament alors une phase de travail
semi-clandestin et d'enracinement au sein de la société. Sous l'égide de diverses
associations, par le biais du travail individuel ou de groupes anonymes, ils entreprennent
l'action de fond en vue d'encadrer la société par la base. Principales cibles visées :
la jeunesse majoritaire dans le pays et plus particulièrement les lycéens et les
étudiants, mais aussi les fonctionnaires, les enseignants, et l'ensemble des couches
défavorisées. Après avoir investi l'Union Nationale des Etudiants du Maroc",
organisation démocratique et progressiste, ils y sont actuellement quasi-majoritaires.
Les actions sociales se multiplient dans les quartiers populaires : cours
d'alphabétisation, rattrapage scolaire, création de petits projets d'entraide,
organisation des mariages et des obsèques selon des rites islamistes... Le militant
islamiste est là où le citoyen défavorisé et marginalisé a besoin d'un réconfort
matériel ou moral...
Ce travail souterrain est mené en l'absence
de toute action violente contre le régime. Avant la retentissante attaque de l'hôtel
Asni à Marrakech (aux implications toujours non élucidées), aucune action similaire n'a
été enregistrée. Seuls les étudiants progressistes sont agressés voire assassinés
comme ce fut le cas à l'Université de Fès. Le mouvement islamiste semble préserver ses
forces et attendre le moment opportun pour passer à l'action. Ses différents groupes
peuvent alors s'unifier ou se fédérer sous l'égide d'un Front comme ce fut le cas en
Algérie. Plusieurs facteurs internes et externes peuvent concourir à la réalisation de
ce moment.
Actuellement, il n'y a pas de vide politique
sur la scène marocaine, et le mouvement démocratique y occupe une place importante. Mais
tout affaiblissement de ce dernier se traduit par un renforcement direct de l'intégrisme
présent sous la forme d'une force sociale et politique potentielle difficile à évaluer
mais non moins réelle. Plus le changement démocratique sera retardé, entravé ou
bloqué, plus la situation sociale se dégradera et plus le mouvement intégriste aura de
chances de s'imposer.
DEUX ALTERNATIVES
OPPOSEES
La crise politique nourrit la
crise économique et vice-versa. Et le terrain devient apte, jour après jour, à la
floraison de maladies sociales et de phénomènes de refus, d'intégrismes et de rejets de
toutes sortes. (
)
Plus que jamais, le choix se pose de façon
cruciale entre deux alternatives opposées :
- Faire durer la politique qui sévit depuis l'indépendance, et le jeu de la démocratie
factice qui l'accompagne ; et par conséquent aggraver la crise socio-économique et
politique, persévérer dans la voie du développement du sous-développement, et
préparer le terrain à l'intégrisme et au chaos social.
- Rompre le cercle vicieux : crise politique-crise économique par des réformes
démocratiques profondes permettant au pays de saisir sa chance et d'ouvrir la voie du
développement et du progrès.
Le temps ne joue pas en faveur de la
démocratie, la misère rampante et l'analphabétisme non plus. Plus le temps passe sous
l'égide des données de la situation actuelle, plus les problèmes socio-économiques
s'approfondissent allant vers des points de non-retour, et plus la facture du changement
démocratique sera lourde à payer aussi bien pour le Maroc que pour ses partenaires.
|