| JOURNEE A LA MEMOIRE DE Mehdi Ben
Barka
La démocratie dans la pensée et l'action de Ben
Barka
La démocratie dans la pensée et
l'action de Mehdi Ben Barka est omniprésente. Elle transcende tous les axes de réflexion
qu'il a abordés et pratiqués durant sa courte vie: lutte anti-coloniale et libération,
développement et progrès, unité maghrébine et arabe, solidarité des peuples et
internationalisme, idéologie et socialisme, parti et organisations populaires... Pour
toutes ces grandes questions, le lien avec la démocratie est tellement intime, qu'il est
quasiment impossible de traiter de la démocratie seule dans la pensée de Ben Barka. Il
s'avère nécessaire d'évoquer ce lien et de reconstituer le contexte dans lequel il a
abordé cette question fondamentale.
Je ne reviendrai pas sur sa contribution à la lutte
anti-coloniale dans laquelle il s'est investi depuis sa jeunesse. Soulignons cependant,
qu'il était parmi les résistants qui ont rapidement saisi la nature formelle de
l'indépendance politique octroyée, et le premier à démonter et expliciter les rouages
et mécanismes du néocolonialisme. Pour lui :
"La fuite en avant des puissances
coloniales européennes, par les systèmes des indépendances formelles octroyées, est
justement la forme de défense de l'impérialisme que l'on désigne par
néocolonialisme". (1)
"Il s'agit de cette politique qui:
- d'un côté, accorde de coeur léger l'indépendance politique et, au besoin, crée des
Etats factices dont l'indépendance n'a aucune chance de devenir réelle...
- et d'autre part, propose une "coopération" dont le but est une prétendue
prospérité (..) dont les bases objectives sont en dehors de l'Afrique.
Toute politique, à l'intérieur comme à l'extérieur de
l'Afrique qui conduit consciemment ou non, à de tels résultats est objectivement
néo-coloniale.
(
) Toute politique, en Afrique, qui ne passe
pas par la destruction radicale des structures féodales et capitalo-coloniales, ne peut
que faire le jeu du néocolonialisme, malgré ses prétentions à l'industrialisation et
à la planification, car tous ces projets sont bâtis sur du vent"(2).
Ainsi, la lutte anti-coloniale ne s'arrête pas avec l'obtention
de l'indépendance politique Elle doit être relayée par lutte pour la "Libération
véritable", elle même conditionnée par un projet de développement seul capable de
donner à cette libération politique, économique et sociale un contenu tangible et
réel. D'où le caractère global du concept de développement qui doit embrasser tous les
compartiments de la vie sociale pour provoquer un véritable décollage économique et
culturel.
Partant du cas concret du Maroc, M.B.B s'appuie sur une analyse
détaillée du caractère arriéré de la société marocaine post-coloniale et des
facteurs endogènes et exogènes qui gênèrent le sous-développement, pour proposer un
projet de développement multidimensionnel:
- Développer l'agriculture par le biais d'une réforme agraire profonde;
- Industrialiser le pays de façon mesurée qui ne s'oppose pas à l'agriculture mais la
renforce et la complète;
- Elever la production globale par la synergie entre les différents secteurs
économiques;
- Augmenter le pouvoir d'achat du citoyen et améliorer les services sociaux: santé,
travail...
- Mais avant tout, s'appuyer sur les deux leviers principaux du développement:
1. L'alphabétisation, la formation et l'éducation nationale,
2. La mobilisation large et massive des citoyens concernés, le
développement ne pouvant être obtenu "par en haut".
Pour Ben Barka, la tâche du parti politique Istiqlal
(Indépendance) dont il est l'un des principaux dirigeants et animateurs, est autant
sociale que politique. Bien plus, ce parti "n'a jamais négligé un seul instant
sa tâche sociale que nous avons toujours considérée comme fondement de notre action et
axe principal de notre mouvement". Fidèle à son engagement, il traduit sa
pensée par une action conséquente et une activité débordante. Il s'engage corps et
âme dans des projets de développement tout azimut, dont il est le concepteur,
l'initiateur et l'opérateur de première ligne: constructions des premières crèches
marocaines, campagne nationale de volontariat pour la construction des écoles, à la
ville comme à la campagne, campagnes populaire d'alphabétisation, école des cadres
administratifs, route de l'unité et chantiers pour les jeunes...
Partout, la pensée et l'action s'imbriquent de façon intime.
La pratique permettant elle même de théoriser et de généraliser :
"Nous savons maintenant que les
conditions nécessaires pour sortir du sous-développement sont une réforme profonde des
structures agraires, une industrialisation rapide et réelle, et une politique
d'investissement efficace et conséquente, selon une planification qui fixe les objectifs
monétaires et élimine les risques inhérents au libéralisme" (3).
C'est ainsi que Mehdi Ben Barka établit le lien étroit entre la
Libération et le Développement qui vise une élévation globale de la production et des
richesses nationales. Mais le développement ne peut se concevoir "par en haut",
et sans une large mobilisation populaire. Il nécessite non seulement le cumul quantitatif
des richesses, mais leur répartition juste et équitable, car il n'y a pas de
libération ni de développement sans démocratie, et sans le rôle actif des
travailleurs qui doivent occuper une place de choix dans l'ensemble de ce processus.
Généralisant ces concepts à l'ensemble de l'Afrique, il souligne :
"Dans cette édification économique et
sociale de l'Afrique nouvelle, nous devons insister sur le rôle prépondérant de la
classe ouvrière et de la paysannerie organisées. Ces forces sont les seules garants et
les soutiens permanents de cette politique, car celle-ci sera à la fois attaquée par
l'impérialisme extérieur et ses agents à l'intérieur. Cette édification
des bases d'une démocratie réelle qui seule donne une fin à l'indépendance, (4) ne saura être l'oeuvre que de l'union des forces politiques
populaires progressistes et conscientes" (5)
La démocratie, Mehdi Ben Barka la définit sans ambages:
"La démocratisation de la vie publique
signifie la recherche des détenteurs véritables du pouvoir politique pour les plier
à la volonté populaire, et non pas l'organisation hâtive d'élections nouvelles
qui, dans les circonstances actuelles, laisserait le pouvoir à ceux qui le détiennent
derrière le décor d'un jeu parlementaire factice" (6).
Rappelant le lien étroit de la démocratie avec la libération et
le développement, M.B.B dénonce la démocratie de façade qui sert d'alibi au pouvoir
absolu et souligne que:
"La démocratie n'est pas une enseigne
qu'on exhibe aux touristes; c'est une réalité qui doit ouvrir à chacun des
possibilités de progrès et de culture. Elle nécessite une organisation sociale qui,
elle même, appelle de profondes réformes de structures, et non une révision de
la constitution qui se ferait en dehors des représentants authentiques des masses
populaires". (7)
Conscient de l'importance du caractère constitutionnel et
juridique de la démocratie qui doit s'inscrire non seulement dans le social et le
politique mais aussi au niveau de la loi suprême et acquérir ainsi, elle même force de
loi, il ajoute:
"A mon sens, la constitution n'est
valable que dans la mesure où elle garantit les libertés publiques, leur permet d'être
effectives, par le contrôle et la sanction du pouvoir (..) Donc le problème
constitutionnel n'est qu'une partie du problème démocratique, c'est à dire de la
participation de plus en plus large des masses populaires à la gestion publique. Il
ne peut être disjoint de la nécessité d'une mobilisation et d'une organisation des
masses, qui est d'ailleurs le plus sûr moyen d'imposer cette revendication
fondamentale" (8).
"Lorsque nous insistons sur la question
de la constitution, ce n'est pas que nous la considérions comme un talisman magique que
chaque marocain portera sur sa poitrine pour résoudre ses problèmes. (..)Nous ne sommes
pas de ceux qui vénèrent le système parlementaire qui a montré ses travers dans
différentes expériences." (9)
En résumé, inscrire les bases de la démocratie dans la
constitution du pays est une revendication fondamentale. Mais elle ne peut aboutir par des
élections hâtives, dans le cadre d'une démocratie de façade qui épargnerait le
pouvoir absolu détenu par les alliés du néocolonialisme. Il s'agit plutôt d'une
réforme profonde de structures qui met l'homme au premier plan, au centre de toute
réflexion, et qui ouvre à chacun des possibilités de progrès et de culture, en vue
d'une participation populaire de plus en plus large de la gestion des affaires publiques.
Cette démarche elle-même ne peut aboutir par le sommet de
l'Etat, mais par la mobilisation de tous les citoyens, les premiers concernés étant les
travailleurs, qu'ils soient ouvriers ou paysans.
Elle doit s'appuyer sur le patrimoine et les acquis populaires
en la matière et s'ouvrir aux formes les plus modernes et les plus évoluées de la
démocratie. Dans cette optique, M.B.B valorise les notions démocratiques expérimentées
par le peuple marocain. Dans sa recherche d'une définition large de la démocratie, il
souligne que seule la notion "d'intérêt général" donne aux actes des
gouvernants leur "validité légale" et que cette notion elle-même est:
"Inspirée d'une pensée démocratique à savoir que les intérêts
matériels et spirituels de la communauté doivent être le souci majeur de tout
gouvernement. L'évolution des institutions prouve par ailleurs que l'équilibre des
pouvoirs ne saurait être atteint sans l'existence d'organes représentatifs élus.
Le Maroc a non seulement connu et appliqué ces principes, mais
il a eu avec la JEMAA une institution à la fois très vivante et originale (..) Quant aux
villes, elles géraient elle mêmes leurs propres affaires grâce à un système
corporatif correspondant à l'économie de l'époque. Le MAJLIS BALADI a vu le jour dès
le début du siècle.
Le Maroc qui a recouvré son indépendance, se doit de
trouver un système moderne d'institutions représentatives qui en tenant compte des
aspirations du peuple et de ses traditions, lui permettent d'assurer
son avenir" (10).
Ces institutions représentatives doivent exercer le pouvoir
populaire non seulement sur le plan politique, mais également sur les plans économique
et social pour assurer lien et harmonie entre la démocratie exercée à la base et le
"développement total". D'où l'importance qu'attachait Ben Barka à la commune
rurale dès le début de l'indépendance:
"La création des communes rurales doit
s'inscrire dans le cadre de la modernisation du système institutionnel de notre pays. Il
ne faut pas perdre de vue que le but essentiel pour lequel elles sont crées demeure le
développement économique et le progrès social de notre jeune nation."(11)
Cette conception de la démocratie constitutionnelle,
institutionnelle, populaire, directe et participative, dans le cadre de
la trilogie: libération développement - démocratie amène Ben Barka de façon tout
à fait naturelle à rejeter le système capitaliste et à opter pour le socialisme:
"IL faut qu'il soit clair pour nous que
l'ère des réformes partielles, à l'intérieur du système capitaliste, ne pourra pas
nous libérer réellement. Seule une politique anti-impérialiste globale, à la fois à
l'intérieur et à l'extérieur, nous permettra d'être à la hauteur de nos
tâches". (12)
La boucle est ainsi bouclée. Et le lien dialectique, dynamique et
historique entre liberation developpement democratie socialisme est
solidement établi. Plus de trente ans avant la chute des pays socialistes, Mehdi Ben
Barka s'écarte résolument de toute notion bureaucratique du socialisme, bien au
contraire, la démocratie doit en être l'axe central. La notion de parti unique en
vigueur en Afrique et chez les révolutionnaires s'en trouve elle aussi naturellement
écartée. Quitte à perdre les bénéfices matériels ou moraux tirés de l'appartenance
à telle ou telle ou de l'obtention de telle ou telle étiquette. Pour lui :
"Définir le but n'est pas s'affubler d'une étiquette. Si le
processus de construction du pays tend vers la recherche des moyens qui permettent d'avoir
une société équilibrée, sans exploitation et hautement productive, la pratique de
cette politique peut être qualifiée de socialisme dans un sens rigoureux. Mais le
problème justement n'est pas de vouloir le socialisme dans l'abstrait, mais de commencer
à bâtir réellement les bases de ce système économique et social. Le rôle d'un parti
révolutionnaire à l'heure actuelle n'est pas tellement de s'affubler d'un titre, que de
montrer en quoi il se différencie de tous les pseudo-socialismes qui remplissent
aujourd'hui le continent africain de leur vacarme.
Dès lors, il apparaît absolument nécessaire de
lutter contre les déviations et les mystifications concernant le socialisme qui, comme
étiquette fallacieuse, peut aussi bien couvrir un régime semi-fasciste, qu'un état
féodal ou une création de l'impérialisme" (13).
Se dégageant de tout dogmatisme, Mehdi Ben Barka le
révolutionnaire n'a pour seul guide que "l'analyse concrète de la situation
concrète". Dans le cas spécifique des pays semi-colonisés il rejette le
prêt-à-porter stalinien dominant à l'époque, pour donner une définition concrète du
socialisme. Partant d'une situation concrète, il contribue justement à renforcer
l'amplitude universelle du socialisme et à élargir son horizon humain en le
débarrassant des a priori conjoncturels :
"Pour nous, le contenu du socialisme
scientifique se caractérise
- par une solution correcte du problème du pouvoir grâce à la mise en place
d'institutions politiques qui permettent un contrôle démocratique des masses sur
l'appareil de l'Etat, ainsi que sur la répartition des ressources et du produit national;
- par une structure économique qui déracine les fondements de la domination de
l'impérialisme allié de la féodalité et de la grande bourgeoisie parasitaire;
- par une organisation politique et sociale qui encadre et éduque les masses en vu de
mobiliser toutes les ressources nationales nécessaires à l'accumulation".(14)
Avec une telle lucidité, il peut se permettre une prophétie
qui se concrétise malheureusement dans notre Afrique d'aujourd'hui:
"Dans l'Afrique d'aujourd'hui, celui
qui oeuvre clairement, avec conséquence, pour un tel but, peut se dire réellement
socialiste. S'il fait appel au mot "socialisme" vidé de tout contenu, ou bien
s'il met en avant la gloire nationale, le bonheur de l'homme ou la satisfaction de ses
besoins essentiels dans l'abstrait, celui-là risque en réalité de favoriser finalement
les visées maintenant claires du néocolonialisme et de vouer l'Afrique à la stagnation
et à la misère dans lesquels ont vécu pendant plus d'un siècle les pays de l'Amérique
Latine". (15)
Ainsi, le socialisme est un système économique, social et
culturel au service de l'homme. Il concerne les problèmes de fond et non pas
d'étiquette. Il est démocratique, c'est à dire au service du peuple et de la
collectivité, mais aussi de l'individu, ou alors il n'est pas. La démocratie avec son
contenu global, économique, social et politique constitue sa base fondamentale.
L'épanouissement des pleines capacités de l'individu n'est-elle pas la condition sine
qua non de l'épanouissement de la collectivité?
A travers le cheminement et l'évolution de son itinéraire
militant, Mehdi Ben Barka résistant, militant patriote, architecte du développement et
de la libération, démocrate et socialiste authentique a bien évidement assimilé et
intégré la dimension universelle de son combat. Ce dernier ne s'arrête pas aux
frontières du Maroc, du Maghreb ou du Monde Arabe, il embrasse la cause de tous les
opprimés, il dépasse toute vision nationaliste étroite pour s'inscrire dans une vision
résolument internationaliste:
"Nos tâches sur le plan de la politique extérieure sont
claires; Elles s'inscrivent dans la ligne de solidarité totale avec l'ensemble du
mouvement international de révolution nationale et anti-coloniale.
Pour nous, ceux d'Asie et d'Afrique, la lutte contre le colonialisme se
développa depuis longtemps, tandis que le néocolonialisme est apparu récemment, (contrairement
à l'Amérique Latine - NDLR) après l'indépendance formelle de nos pays; c'est pour
cela que l'échange d'opinion entre les trois continents - Afrique, Asie et Amérique
Latine - est nécessaire. Cet échange est nécessaire parce que l'impérialisme a adopté
une stratégie globale; elle doit se réaliser à l'échelle des trois continents...
Nous considérons que la lutte contre
l'impérialisme est une: au Vietnam, au Congo, à Saint Domingue... c'est la même forme
d'agression, c'est le même impérialisme nord-américain qui apparaît sous les trois
formes, et notre solidarité n'est pas affaire de spontanéité" (16).
S'écartant de la spontanéité et des discours creux, Mehdi Ben
Barka s'engagea corps et âme dans la lutte anti-impérialiste, pour la libération, le
développement et la démocratie en tant que moyen et fin. Tour à tour au côté de
Castro, Nehru, Guévara, Chou en lai, Lumumba, son combat acquiert une dimension
internationaliste et humaine, dans une imbrication étroite entre théorie et pratique,
paroles et actes, discours et faits, bref dans le cadre du comportement conséquent de
l'intellectuel organique au service de ses idéaux, de son peuple et de l'humanité.
Ce n'est donc pas un hasard s'il a été plébiscité en tant
que président de la commission préparatoire de la TRICONTINENTALE qui devait unifier et
coordonner le combat libérateur des peuples opprimés, ni qu'il soit la victime d'un
complot international mobilisant des protagonistes impérialistes, sionistes,
néocolonialistes, féodaux et antidémocratiques. Ce n'est pas un fait fortuit non plus
si son enlèvement et son assassinat a coïncidé avec la liquidation de Ché Guévara,
Patrice Lumumba, la recrudescence de l'agression américaine contre le Vietnam, le coup
d'Etat en Indonésie etc...
Mais s'il a été la victime d'un complot international en tant
que militant anti-impérialiste, anti-colonilal et leader du tiers-monde, il est
indéniable qu'il est en même temps un martyr de la démocratie, car ce concept du
gouvernement du peuple par lui même a été au centre de sa pensée et de son action,
aussi bien pour le Maroc, le Maghreb, la Nation Arabe, que pour l'ensemble du
"Tiers-monde" et de l'Humanité tout entière.
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