Depuis plus de deux ans, le pouvoir marocain a entamé un processus de
restructuration globale du pays.
Objectif : assurer la pérennité du régime et préparer la succession.
Cette restructuration a englobé tous les domaines : économique, social, politique et
constitutionnel. Contrairement au passé, cette fois-ci
la couleur est clairement annoncée. Le régime ne cherche plus à cacher sa nature
absolue. Au contraire, il laffiche au grand jour : la légitimité et la
souveraineté ne sont pas du ressort du peuple. Elle sont de son domaine exclusif. Les
pouvoirs législatif, exécutif, judiciaire et religieux ne seront pas séparés et
resteront de son ressort en dernier recours.
Les médias officiels et officieux ne cessent de le matraquer. Parmi
eux, Maroc-hebdo récidive de nouveau : " la légitimité électorale ne peut
aucunement être en compétition avec la légitimité de nos institutions les plus
sacrées. Cette dernière est dune extraction supérieure et transcende le jeu
politique... " peut-on lire dans le numéro du 24 janvier 1998.
Il sagit donc de maintenir, légitimer et pérenniser le
pouvoir absolu en posant des verrous sur lessentiel, tout en procédant à un
ravalement de façade et en lâchant du lest au niveau du formel et du superflu.
Cest le sens et lessence du processus qui vient de se dérouler et de la
restructuration qui a touché tous les niveaux :
l Verrouillage sur le plan économique : maîtrise du secteur
moderne productif. Le plan de privatisation qui dure depuis plus de 6 ans, les accords
avec lO.M.C. et lU.E., les décisions stratégiques entérinées nouveau de
chaque ministère, le gouvernement qui a continué à gouverner plus de 3 mois après les
élections élaborant même la nouvelle loi de finance pour lannée à venir...
bref, les verrouillages mis en place engagent lEconomie marocaine pour les dix
années à venir, au moins... Pour le seul bénéfice de la base sociale du régime et de
ses alliés étrangers.
2 Verrouillage sur la plan syndical et social: signature du
fameux pacte social entre le gouvernement et les syndicats (1996) pour juguler toute
velléité revendicative des syndicats. Au préalable, le ministre de lintérieur et
principal ordonnateur de la répression dans le pays depuis plus de 20 ans, a été
cordialement invité et ovationné au Congrès de la C.D.T. Les militants de ce syndicat
réputé des plus combatifs ont particulièrement souffert des licenciements et
emprisonnements sous légide du même ministre de lintérieur...
Entre-temps, le gouvernement a renié tous ses engagements. Les
dossiers sociaux ont été gelés et toutes les revendications considérées comme
acquises sont passées à la trappe...
3 Verrouillage sur le plan constitutionnel : adoption de la
constitution de 1996 (avec les scores plus que suspects qui dépassent les 99%). Cette
constitution consacre le pouvoir absolu de façon historique (cest la première fois
que le mouvement de libération dans son ensemble abandonne définitivement
lAssemblée Constituante et la Souveraineté du peuple)...La constitution est
désormais un outil et une arme juridique suprême entre les mains du pouvoir pour
justifier et légitimer ses pratiques.
4 Sur le plan institutionnel, le marathon des élections
(décriées par tous les partis, de droite et de gauche, comme truquées et frauduleuses),
a fini par mettre en place deux chambres aux prérogatives identiques. Cest le
système bicaméral revu et corrigé pour devenir " bicéphale "...
Ladministration sest arrangé, sans trop le cacher, pour
que les urnes désignent lUSFP comme premier parti en nombre de sièges. Cependant,
la majorité na été octroyée à aucune famille politique. Comme prévu, chacune
dentre elles a obtenu le 1/3 des sièges, selon un clivage préfabriqué : gauche,
droite et centre. Cette technique déjà éprouvée laisse le loisir au pouvoir central de
commanditer la majorité quil désire par le biais des alliances conjoncturelles.
Quelles soient naturelles ou contre nature.
Par ailleurs, les partis politiques qui ont participé
aux élections se sont donné le mot pour ne proclamer aucun programme électoral. Les
électeurs doivent simplement leur donner un chèque en blanc. Les programmes viendront
(ou ne viendront pas) une fois les parlementaires installés dans leurs sièges... Le
nouveau premier ministre
Ce nest quaprès avoir verrouillé solidement toutes les
issues économiques, constitutionnelles, institutionnelles, sociales et politiques, que le
régime aborda lalternance téléguidée. Le premier secrétaire de lUSFP a
joué un rôle primordial pour lavènement de cette " alternance ". Aussi
bien en amont de lensemble du processus que nous avons décrit, que dans sa mise en
pratique et sa conclusion finale.
Dans le cadre de ce processus mené de concert avec le pouvoir, il a
finalement été nommé premier ministre. Sans programme électoral, sans moyens
véritables dappliquer une autre politique (vu les verrouillages indiqués) et
sachant que le gouvernement en tant que tel, nest quun appendice du pouvoir
absolu.
Quel sens peut avoir cette hérésie et ce comportement pour le
moins bizarre dun résistant et dun socialiste ? Sagit-il dune
alternance ? Certainement pas. Car lalternance sort des urnes par la volonté des
électeurs. Elle ne peut être décidée par en haut, par avance, en labsence
dune majorité et en dehors de toute logique électorale. Est-ce une cooptation
suite à une démission devant le long et épineux chemin qui mène à la démocratie
véritable ? Cest probablement le cas. Car cest bien le pouvoir central qui a
coopté le premier secrétaire de lUSFP pour le nommer premier ministre, selon sa
propre conception de la légitimité extra- électorale. Cest le même pouvoir qui
imposera ses vues sur la constitution du gouvernement. Il nommera individuellement chacun
des ministres comme le veut la constitution.
Sagit-il dun marché de dupes ? Dans ce cas, les
illusions ne tarderont pas à sévaporer. Le pouvoir absolu réapparaîtra sous son
vrai jour, derrière les façades factices. La réalité têtue simposera de
nouveau. Les dossiers sociaux et de développement qui intéressent le peuple marocain
retourneront à la case départ. Il serait alors temps de renouveler le gouvernement tel
un produit consommable, pour laisser la place à une autre " alternance ",
renouveler les élites aux services du pouvoir et satisfaire les frustrés et autres
arrivistes.
Il y a plus de 35 ans, Mehdi Ben Barka disait:
" Le pragmatisme en politique nest pas
seulement la politique au jour le jour, ni la lutte pour la seule perspective du simple
exercice du pouvoir (..) Il est évident que lorsquon se cantonne dans la pure
tactique, sans aucune ouverture stratégique, ou bien on se fait voler sa propre
politique, ou bien on apparaît sous un jour opportuniste..." (Option
révolutionnaire - 1e mai 1965)