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Le premier secrétaire de l'USFP Mr
Youssoufi a été désigné premier ministre le 4 février 1998. L'opinon publique s'est
alors interrogée : s'agit-il d'un changement dans la nature d'un régime réputé
autocratique? D'un tournant démocratique dans le pays? QUel est l'avantage du régime
dans une telle désignation, et pourquoi maintenant? Quelles sont les raisons qui ont
amené Mr Youssoufi à accepter un tel poste dans de telles conditions? Sans prétendre
lire dans les pensées, nous pouvons avancer les faits concrêts suivants. Après plus de 35 ans d'un règne conjuguant répression sans merci avec
corruption, cooptation et rotation des élites, le régime marocain a fini par imposer
officiellement sa "légitimité" et sa "souveraineté" en tant que
pouvoir absolu. En votant "oui" à la constitution, certains partis
démocratiques dont l'Istiqlal et l'USFP ont consacré ce fait accompli et abandonné une
revendication fondamentale depuis l'indépendance : l'Assemblée constituante.
Dans le cadre d'une restructuration de la vie politique, le
régime a pris plusieurs dispositions visant à officialiser le pouvoir absolu à facade
pluraliste et "démocratique" :
* régionalisation pour décharger le pouvoir central des problèmes sociaux et
permettre une meilleure rotation des élites locales,
* mise en place de deux assemblées aux prérogatives identiques pour mieux
contrôler le pouvoir législatif même à son niveau subalterne,
* élections truquées au grand jour pour fabriquer une carte politique sur mesure,
* accords et dispositions visant à fixer la politique économique pour la
décennie à venir, dans le cadre du choix néolibéral et de la dépendance. Il s'agit de
pérenniser la main mise sur le secteur économique dit moderne et utile, dans le cadre de
l'association d'intérêt entre le capital étranger et la base sociale du régime. C'est
la continuité de la même politique néo-coloniale mise en place depuis le début de
l'indépendance.
Une fois ces verrouillages réalisés et avalisés par les
partis, (y compris l'acceptation des résultats truqués des élections et des domaines
réserfvés de souveraineté...) le régime avait tout intérêt à procéder à une
"ouverture" en direction de ces partis pour les intégrer d'avantage dans son
système sans rien céder ni sur le fond ni même sur la forme makhzénienne (féodale) du
pouvoir. En désignant le premier secrétaire de l'USFP premier ministre dans le cadre de
ces verrouillages, le régime escompte :
* Améliorer son image de marque à l'étranger considérée comme stratégique. Le
premier ministre socialiste s'est chargé d'élargir et d'améliorer les appuis
extérieurs du régime. En plus des relations stratégiques avec ses alliés historiques
(Israël, les USA, la France, l'Espagne...) il fallait obtenir les faveurs de la deuxième
internationale, des milieux de gauche, des ONG et des médias.
* Promouvoir les investissements étrangers à l'abri de cette image et de la
vitrine démocratique voire socialiste...
* Préparer la succession en intégrant les anciennes personnalités du mouvement
national dans une expérience gouvernementale à la durée de vie calculée. Le terrain
sera ainsi déblayé aux équipes nouvelles et un grand coup sera porté (par intégration
et assimilation) aux idées du socialisme, la démocratie et l'Etat de droit étant
relégué aux calendes grecques. Le néolibéralisme en association avec le capital
étranger doivent régner en mâitres absolus.
Voilà pour les calculs politiques du régime.
Mais pourquoi M.Youssoufi, ex-résistant, ex-opposant et
ex-exilé a-t-il accepté de mener cette expérience pour le moins curieuse? Pourra-t-il
appliquer ne serait ce que le minimum social que le FMI lui-même semble recommander
après le plan de réajustement structurel? Ou à créer les conditions nécessaires
pourimposer le respect des droits de l'Homme et une vraie transition vers l'Etat de droit?
Nos analyses précédentes et les conditions de la constitution de ce curieux
gouvernement nous incitent à en douter. Le journal Le Monde (18/07/98) avait relevé sous
le titre "Le Maroc de la régression" : "Une hypothèque a pesé, dès sa
formation, en mars dernier sur le gouvernement d'alternance que dirige le socialiste
Abderrahmane Youssoufi : qu'il ne dispose pas d'une marge suffisante pour faire
résolument sortir le Maroc de l'archaïsme politique. Des doutes étaient nés
d'irrégularités dans les législatives d'où est issu ce gouvernement d'alternance... Le
maintien à leurs postes du très puissant ministre de l'intérieur, des responsables de
l'information, à la télévision en particulier, l'absence de tout changement dans la
haute administration : tous ces indices ont accru le scepticisme".
Nous avions souligné les mêmes réserves et insisté sur
les verrouillages économiques, constitutionnels, institutionnels et politiques qui
conditionnent cette expérience. Sans juger les intentions ni contribuer à la critique
destructive, nous nous sommes réservé le droit de juger sur pièce.
MESURES URGENTES
Le gouvernement Youssoufi était attendu avant
tout sur les dossiers sociaux brûlants et les mesures urgentes susceptibles de redresser
un tant soit peu la situation. Nous comprenons que l'héritage de plusieurs décennies de
politique antipopulaire nécessite le moyen et le long terme pour être épongé. Mais sur
les mesures urgentes et à court terme, force est de constater sept mois après que :
* Le dossier des droits de l'homme est resté intact. Aucune mesure visant à
rendre justice aux disparus, aux détenus et à leurs familles n'a été prise. Pire
encore, le scandale du banissement de A. Serfaty est venu confirmer le caractère
autocratique et arbitraire du régime et l'aspect marginal et hétéroclite d'un
gouvernement de façade.
* La nouvelle loi de finance ressemble comme deux gouttes d'au à ses
précédentes, consacrant austérité et marginalisation des secteurs sociaux délabrés
et sans moyens. Le néolibéralisme en tant que choix stratégique et l'intégration à
tout prix dans le marché mondial devient la panacée. C'est l'objectif que désire
réaliser le gouvernement avec encore plus de zèle que ses prédécesseurs. Les patrons
reçoivent une généreuse et inatendue magne par le biais de l'amnéstie totale pour les
mauvais payeurs et les fraudeurs de fisc.
* Aucun geste n'est fait en direction des travailleurs, des petits fonctionnaires
aux salaires insignifiants et des couches déshéritées. Par contre les relations
publiques avec l'étranger, les jeux de séduction avec les investisseurs et les
multimnationales vont bon train, sans résultats spéctaculaires. Les investisseurs
n'attendent pas de simples effets d'annonces, mais des réformes juridiques
réelles et des garanties sérieuses qui les mettent à l'abri du racket et de
l'arbitraire.
Cependant Mr Youssoufi n'est pa sun débutant en
politique. Avec plus de 40 années d'expérience il s'avait pertinemment dans quelles
conditions il a été appelé aux affaires et les risques encourrus. Objectivement,
accepter le poste de premier ministre avec les conditions du pouvoir absolu, sur la base
d'élections truquées, sans obtenir aucun acquis démocratique palpable à aucun niveau
et avec une marge de manoeuvre peau de chagrin... revient à accepter la compromission et
à amener l'équipe ministrable de l'USFP (une de plus) à s'intégrer dans le Makhzen.
S'agit-il alors de calculs politiques d'un autre
ordre et de spéculation sur l'hypothétique succession? Ou bien s'agit-il de se
positionner en tant qu'alternative au pis allé, mais meilleure que celle des islamistes?
Déjà M.Youssoufi agite l'épouventail islamiste se réclamant lui aussi, comme
"rempart" contre l'intégrisme. L'intégrisme a son terreau et se nourrit des
problèmes sociaux et économiques inextricables. Sans l'ébauche d'une politique sociale
résolue pour amorcer leur dépassement, il est vain de solliciter le soutien interne et
externe contre l'integrisme simplement parceque l'on est aux affaires et que l'on porte
une étiquette socialiste.
DEUX ALTERNATIVES
Dans tous les cas, s'agissant de succession ou
de danger intégriste, la spéculation n'a jamais fait une politique. Encore moins une
stratégie. Aussi, se pose devant M.Youssoufi deux choix cruciaux à court terme :
* Entreprendre résolument les réformes profondes nécessaires au redressement de
la situation économique et sociale et de la vie quotidienne du citoyen;
* S'intégrer progressivement dans le pouvoir tel qu'il est sur les plans
constitutionnel, institutionnel, économique et politique. Cette intégration se fera au
nom du réalisme et sous prétexte qu'il n'y a pas d'autre alternative. Elle pourrait
bénéficier également du parapluie de certaines forces en Europe et dans le monde qui
ont besoin d'alibis pour conduire (au nom de la raison d'Etat) une politique d'échange
inégal.
Le premier choix a
été verrouillé en amont par le régime comme nous l'avions souligné. Et acceptant de
travestir la démocratie sans conditions les partis au gouvernement ont raté lors des
consultations constitutionnelles et parlementaires, une occasion unique d'arracher des
acquis démocratiques aussi modestes soient-ils sur le chemin de l'Etat de droit. M.
Youssoufi menant la "négociation" en leur nom n'a rien exigé en termes de
conditions démocratiques minima, et n'a rien obtenu... Seule une mobilisation populaire
d'envergure (sur la base d'un programme de salut national) aussi bien au niveau des
travailleurs, des syndicats, de la société civile, de l'ensemble des forces politiques
démocratiques... peut ouvrir une brèche vers cette direction. Mais le premier ministre a
déjà tourné le dos à un tel choix, lui qui a interdit son propre parti de congrès
avant sa désignation, menant les tractations avec le régime en vase clos, dans le plus
haut secret et mettant à chaque fois ses alliés de la Koutla devant le fait accompli.
Celles-ci ne peuvent être étalées sur la place publique sous peine d'échec...
Le deuxième choix :
s'intégrer dans la façade "démocratique" et pluraliste de la monarchie
absolue et contribuer à l'enjoliver, continuer à spéculer sur une hypothétique
succession et sur le soutien étranger contre l'intégrisme... C'est nous semble-t-il le
véritable choix de Youssoufi et de son équipe. Maintenu longtemps à l'orée du pouvoir
dans le cadre d'un lent processus de "coexistence", de "paix sociale",
"d'intégration et d'assimilation" des élites politiques (cf discours
officiels) cette équipe peut enfin réaliser ses visées proclamées depuis 1975
(Congrès extraordinaire de l'USFP). Dès cette époque, il s'agissait pour elle de
"rompre avec le passé" (comprendre celui du parti de Ben Barka) et d'initier le
rapprochement avec le régime sous couvert de "l'unanimité nationale" autour du
Sahara marocain. LEs lignes de force de sa stratégie étant de s'intégrer dans le
régime pour le réformer de l'intérieur. Il a fallu près de vingt cinq ans pour vaincre
les résistances des militants, domestiquer le parti, y consommer les scissions et
rupture... et surtout cimenter les intérêts communs avec les élites au pouvoir :
intérêts matériels, moraux et politiques.
L'affaire du Sahara marocain, les cycles
répétées des élections truquées, la corruption banalisée et les nominations dans les
hauts postes de l'administration ont été les principaux vecteurs économico-politiques
pour faire fleurir, tout le long des années, les intérêts des élites politiques
centristes et socialistes.
Le gouvernement de M.Youssoufi n'est que
l'aboutissement de ce long processus venu à maturation dans des conditions de
préparation à la succession etde solde de tout compte avec le mouvement de libération
national. Du moins tel que le conçoit le régime. Reste la réalité têtue de la vie
quotidienne des citoyens marocains. La crise socio-économique est profonde, nourrie par
une crise politique (où est l'Etat? Sa justice, son enseignement public et ses services
sociaux...) aux conséquences quotidiennes. Après plus de 40 ans d'indépendance, le
régime n'a fait qu'approfondir cette crise. L'intégration, voire l'assimiliation de
nouvelles élites politiques dans ce régime n'y changera rien. Mises à part quelques
réformettes comparables à celles des gouvernements précédents.
Voilà comment se présentent à nous la
situation à court terme et ses perspectives. L'équipe Youssoufi a certainement d'autres
arguments et justifications. Pour notre part, nous valoriserons tout acquis social et
toute avancée démocratique dans notre pays ; nous continuerons à juger sur pièces. |