DROITS PLURIELS


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DROITS PLURIELS - N° 8 - Octobre 1998

COMMUNIQUE DE LA FAMILLE
DE MEHDI BENBARKA

Le 29 Octobre prochain marquera le trente-troisième anniversaire de l’enlèvement et de l’assassinat de mon père, Mehdi Ben Barka.

Sa disparition avait suscité une très forte émotion aussi bien au Maroc qu’en France, et provoqué une forte mobilisation de l’opinion.

Aujourd’hui, plus de trente ans après les faits et vingt trois ans après l’ouverture d’une seconde instruction judiciaire (pour assassinat et complicité d’assassinat), la raison d’Etat et les divers secrets qui sont invoqués en son nom, empêchent l’établissement de toute la vérité sur le sort de mon père.

Même si les responsables politiques, au Maroc et ailleurs, ont pu être cernées, toutes les circonstances de l’enlèvement et de l’assassinat qui s’en est suivi ne sont toujours pas établies et la sépulture de mon père reste inconnue de sa famille.

Dans quelques jours, le Premier Ministre marocain, M. Abderhahmane Youssoufi fera sa première visite officielle en France.

Monsieur Youssoufi a été pendant de longues années l’ami et le compagnon de lutte de Mehdi Ben Barka. Après l’enlèvement de celui-ci et jusqu’aux deux procès de ses ravisseurs devant la cour d’Assises de la Seine en 1966 et 1967, il a été, auprès de ma famille et ses avocats, l’un des animateurs de la partie civile.

Dans son discours d’investiture devant le Parlement marocain, M. Youssoufi s’est engagé à ce que des avancées significatives soient réalisées dans la situation des Droits de l’Homme, des disparus et des détenus d’opinion au Maroc.

Nous pensons que sa visite à Paris, à quelques semaines du trente-troisième anniversaire de la disparition de son ancien compagnon, doit être l’occasion de concrétiser l’une de ces avancées dans une affaire d’une forte portée symbolique qui concerne le disparu le plus célèbre du Maroc : aider la justice à apporter des réponses précises aux questions que nous ne cessons de poser depuis 1965 concernant le sort de mon père. Toutes les responsabilité ont-elles été établies ? Qui sont ses assassins ? Où est son corps ? Que sont devenus les complices des exécutants et les truands français réfugiés au Maroc ?

Il suffirait, dans un premier temps, que son ministre de la justice répondît à la commission rogatoire que le juge d’instruction en charge du dossier a adressé aux autorités judiciaires marocaines en 1977, et qui est restée à ce jour sans réponse.

Dans quelques jours, le Premier Ministre, M. Lionel Jospin recevra son homologue marocain. Leurs gouvernements comprennent des femmes et des hommes qui ont appuyé le combat que nous menons contre les raisons des Etats et leurs secrets pour établir toute la vérité sur le sort d’un combattant en faveur de la liberté et de la démocratie pour les peuples du tiers monde.

En avril 1995, alors qu’il était candidat à la Présidence de la République, M. Jospin s’était clairement et courageusement engagé en la matière dans une tribune dans le journal « Le Monde » sous le titre explicite : « Je n’admets pas la raison d’Etat ». Depuis qu’il est Premier Ministre, il a très récemment autorisé la levée du « secret-défense » dans la cadre d’autres affaires, permettant ainsi à la justice de mener à bien son action.

Aussi, nous sommes étonnés qu’il n’ait toujours pas répondu à la demande que lui a faite notre avocat, Me Maurice Buttin, il y a bientôt un an, de lever le secret-défense sur le « dossier Ben Barka ». Pourquoi la vérité sur la mort de mon père suscite-t-elle autant de réticences et de faux-fuyants ? Est-il normal que, trente-trois ans après sa disparition, on oppose toujours à sa famille la sacro-sainte « raison d’Etat » ?

L’engagement solennel des Premiers Ministres marocain et français à aider la justice répondra à l’attente de tous ceux qui ont connu mon père, qui ont milité avec lui, qui sont restés mobilisés pour que toute la vérité se fasse sur son sort ou qui refusent que la raison d’Etat ne triomphe de la justice et de la vérité.

En permettant que justice soit rendue à l’homme, à sa mémoire, à ses camarades et à son peuple, ils s’honoreront et honoreront le Maroc et la France en lavant ce que Maurice Clavel appelait « la tache au front ».

Bachir Ben Barka