Le 29 Octobre prochain marquera le trente-troisième
anniversaire de lenlèvement et de lassassinat de mon père, Mehdi Ben Barka.
Sa disparition avait suscité une très forte émotion aussi bien au
Maroc quen France, et provoqué une forte mobilisation de lopinion.
Aujourdhui, plus de trente ans après les faits et vingt trois
ans après louverture dune seconde instruction judiciaire (pour assassinat et
complicité dassassinat), la raison dEtat et les divers secrets qui sont
invoqués en son nom, empêchent létablissement de toute la vérité sur le sort de
mon père.
Même si les responsables politiques, au Maroc et ailleurs, ont
pu être cernées, toutes les circonstances de lenlèvement et de lassassinat
qui sen est suivi ne sont toujours pas établies et la sépulture de mon père reste
inconnue de sa famille.
Dans quelques jours, le Premier Ministre marocain, M. Abderhahmane
Youssoufi fera sa première visite officielle en France.
Monsieur Youssoufi a été pendant de longues années lami et le
compagnon de lutte de Mehdi Ben Barka. Après lenlèvement de celui-ci et
jusquaux deux procès de ses ravisseurs devant la cour dAssises de la Seine en
1966 et 1967, il a été, auprès de ma famille et ses avocats, lun des animateurs
de la partie civile.
Dans son discours dinvestiture devant le Parlement marocain, M.
Youssoufi sest engagé à ce que des avancées significatives soient réalisées
dans la situation des Droits de lHomme, des disparus et des détenus dopinion
au Maroc.
Nous pensons que sa visite à Paris, à quelques semaines du
trente-troisième anniversaire de la disparition de son ancien compagnon, doit être
loccasion de concrétiser lune de ces avancées dans une affaire dune
forte portée symbolique qui concerne le disparu le plus célèbre du Maroc : aider
la justice à apporter des réponses précises aux questions que nous ne cessons de poser
depuis 1965 concernant le sort de mon père. Toutes les responsabilité ont-elles été
établies ? Qui sont ses assassins ? Où est son corps ? Que sont devenus
les complices des exécutants et les truands français réfugiés au Maroc ?
Il suffirait, dans un premier temps, que son ministre de la justice
répondît à la commission rogatoire que le juge dinstruction en charge du dossier
a adressé aux autorités judiciaires marocaines en 1977, et qui est restée à ce jour
sans réponse.
Dans quelques jours, le Premier Ministre, M. Lionel Jospin recevra son
homologue marocain. Leurs gouvernements comprennent des femmes et des hommes qui ont
appuyé le combat que nous menons contre les raisons des Etats et leurs secrets pour
établir toute la vérité sur le sort dun combattant en faveur de la liberté et de
la démocratie pour les peuples du tiers monde.
En avril 1995, alors quil était candidat à la Présidence de la
République, M. Jospin sétait clairement et courageusement engagé en la matière
dans une tribune dans le journal « Le Monde » sous le titre explicite :
« Je nadmets pas la raison dEtat ». Depuis quil est Premier
Ministre, il a très récemment autorisé la levée du « secret-défense »
dans la cadre dautres affaires, permettant ainsi à la justice de mener à bien son
action.
Aussi, nous sommes étonnés quil nait toujours pas
répondu à la demande que lui a faite notre avocat, Me Maurice Buttin, il y a bientôt un
an, de lever le secret-défense sur le « dossier Ben Barka ». Pourquoi la
vérité sur la mort de mon père suscite-t-elle autant de réticences et de
faux-fuyants ? Est-il normal que, trente-trois ans après sa disparition, on oppose
toujours à sa famille la sacro-sainte « raison dEtat » ?
Lengagement solennel des Premiers Ministres marocain et français
à aider la justice répondra à lattente de tous ceux qui ont connu mon père, qui
ont milité avec lui, qui sont restés mobilisés pour que toute la vérité se fasse sur
son sort ou qui refusent que la raison dEtat ne triomphe de la justice et de la
vérité.
En permettant que justice soit rendue à lhomme, à sa
mémoire, à ses camarades et à son peuple, ils shonoreront et honoreront le Maroc
et la France en lavant ce que Maurice Clavel appelait « la tache au front ».
Bachir Ben Barka